Galerie Les Drapiers à Liège 68 rue Hors-Château - T. 04 222 37 53
du Sa 08/09 au Di 21/10
Jeudi au Samedi de 11h-18h, le dimanche de 14h à 17h et sur RDV
Suite à sa rencontre avec Bopaul BOPE, artiste kuba du Kasai, et du travail en commun qu’ils ont réalisé à Kinshasa, Eddy Devolder s’est mis à intégrer des signes kuba dans son travail de plasticien. Un Tapis de blanc est une exploration graphique de l’univers kuba vécu à travers la culture et l’expérience d’un occidental.
Premier janvier 2007, neuf heures du matin dans le grand hall de l'atelier de céramique et de sculpture à l'académie de Kinshasa. Depuis 4 jours j'anime un atelier de fabrication de papier artisanal.
Après avoir montré comment recycler le papier je me suis intéressé aux fibres locales, palmier, bananier, maïs, avocatier, etc. Les résultats sont surprenants et encourageants...
La veille au soir, j'ai préparé quelques feuilles pour les stagiaires aquarellistes. Je les ai imprégnées de gomme arabique. Je procède à quelques essais en guise de démonstration.
Je suis en train de dessiner. Depuis deux ans je remplis des petits carrés monochromes qui finissent par former une sorte de mosaïque. Depuis deux ans, je commence chaque dessin en lui imposant une série de coups de griffes. D'abord, la lacération, la violence imposée à la feuille, ensuite le remplissage méticuleux au pinceau de martre. Le résultat? Un dessin semblable à la peau de crocodile que les Sepik portent tatoués sur le dos, une architecture d'écailles, de petites pièces imbriquées...
Quelqu'un m'observe à contrejour. Grand sourire, il s'appelle Bopaul.
L'africain observe volontiers l'homme au travail.
Bopaul me demande si je suis en train de dessiner un tapis de blanc... La question pourrait être simple. Pourtant dans mon esprit, le "tapis de blanc" s'est automatiquement imposé dans le sens de "plage de blancheur". Sa question me sidère : ces dessins qui m'occupent sont liés à la défaite, à ma condition, à ma volonté de surmonter l'insurmontable... et soudain Bopaul, stagiaire en céramique, me demande si je dessine une étendue de neige, la Laponie de Dotremont, la source des logogrammes.
J'explique à Bopaul comment j'en suis venu à dessiner ce que je dessine patiemment, stupidement pour ne pas avoir à réfléchir ou à m'abrutir. Tout a commencé chez le dentiste un jour de février 2005, l'anniversaire de la libération des camps de concentration est à l'actualité. Dans la salle d'attente, je feuillette distraitement un magazine. Une photo attire mon attention, je l'ai déjà vue cette photo là, il y a très longtemps, je me raidis, elle est associée à un moment de crispation extrême...
Soudain cette photo me saute au visage comme un chat écorché, elle agresse mes yeux.
C'est une petite photo en noir et blanc prise par un américain. Elle montre le mur des douches d'Auschwitz, les coups de griffes, la trace des ongles que les gazés ont laissés dans l'ultime pulsion de vouloir à tout prix s'accrocher à quelque chose. Cette photo s'est imposée à moi, elle m'a littéralement labouré les yeux, tout ce que j'ai vu à partir de ce moment là, était griffé, labouré par les ongles des gazés d'Auschwitz.
Bopoaul a perdu son sourire. Pour moi cette photo me parle de la défaite de l'homme préhistorique qui entame l'histoire de l'art en peignant sa main sur la paroi d'une grotte...
Les mains d'Altamira, celles de Dordogne, celles des aborigènes d'Australie, toutes ces mains sont restées muettes devant les coups de griffes des gazés d'Auschwitz.
J'ajoute: "Tu sais, Bopaul, j'aurais beaucoup à raconter sur le sujet".
Un jour en juillet dernier, j'ai eu l'estomac noué en visitant l'atelier que Geneviève Casterman anime avec les enfants, elle leur avait proposé de prendre des empreintes au plâtre de leurs paumes. Je suis resté hébété devant le résultat, il ressemblait étrangement aux traces des coups d'ongle donnés dans les douches. Ce n'est pas une mince affaire que de se dire que depuis Auschwitz chaque enfant en porte l'écho inscrit dans la paume de sa main...
Et je confie à Bopaul que, l'un dans l'autre, j'aimerais tellement que sa question soit une affirmation, j'aimerais tellement dessiner des tapis de blancheur.
Bopaul soudain dit: "moi aussi je dessine des tapis... "
Pourquoi lui ai-je lancé : "alors tu es un Kuba ? "
J'aimerais tellement que ce soit le cas. Depuis des années je suis fasciné par les velours du Kasaï, les tissus Ntchak et la magie de leur dessin.
Bopaul acquiesce et me demande ce que deviennent mes dessins une fois achevés...
Je les expose, je les conserve, parfois je les échange... et j'ajoute: "J'échangerais volontiers un dessin contre l'un des tiens, tu te sers en papier..."
Le lendemain à la première heure, Bopaul m'amène un superbe enchevêtrement de losanges et de triangles, typiques des kuba. Magnifique, merci Bopaul, c'est un cadeau inespéré, magique...
Et nous commençons à bavarder, du papier, de sa consistance, de son corps.
Faut-il vraiment que les motifs shooha passent par le velours ? Non !
Ces motifs existent sur les masques, les objets usuels. Est-ce qu'un beau papier artisanal ne pourrait pas être un substitut à la tapisserie ? Je lui propose de réaliser dans la journée une petite série d'échantillons, pour qu'il se rende compte de la richesse du support. Entre tous il préfère les papiers buvards, il en prend une dizaine.
Le lendemain, il me ramène 10 dessins appliqués, tracés à la latte.
Il s'est servi de brou de noix, je retourne le papier, c'est comme un Claude Viallat ! Le brou de noix a traversé le papier, le signe est auréolé, l'ensemble est surprenant...
J'explique à Bopaul que nous sommes là devant une démarche qui devient artistique, qui met en oeuvre une autre façon de regarder.
J'essaie d'expliquer. Bopaul s'installe au mépris de son stage et se met au travail.
Il trame la feuille à main levée d'obliques géométriques, d'une rare netteté.
Bopaul a une latte dans la main, dans les yeux.
Il me dit qu'il a peur de la latte, que pour lui c'est un instrument de correction, et nous voilà en train de dessiner en palabrant, pendant des heures, pendant des jours...
La période de stages s'achève et je continue à voir Bopaul des journées entières. Je délaisse mon dessin pour l'assister, l'aider à découvrir qu'il a l'art contemporain à portée de la main, il dessine, je colorie, nous travaillons à la chaîne.
Régulièrement, un homme vient se pencher sur notre travail, me demande ce que je fabrique avec Bopaul.
Il me dit "moi aussi, j'ai mes motifs". Je l'interroge, il est Pende.
Je lui raconte comment je travaille avec Bopaul, il me demande du papier.
Le lendemain, il revient avec deux dessins assez surprenants, Vasarely fin des années 40, six losanges dans autant de rectangles, un rapport équilibré de couleurs noir et sable...
Il demande des dessins et du papier en échange.
Soudain, je suis en train de travailler sur deux tableaux.
Au fil des jours, il offre d'échanger des dessins de plus en plus beaux, j'y lis des pages d'histoire de l'art : Ryman, Sol Lewitt, les tableaux minimalistes de Frank Stella, je lui explique tout ça et le lendemain, il m'amène deux dessins d'une mièvrerie confondante, des poissons et un soi-disant décor de tambour avec ses ondes psychédéliques.
Je lui explique la différence entre la figuration et l'abstraction, la liberté des codes géométriques et la pauvreté des éléments figuratifs, tu ne vois pas une gazelle dans un crocodile, sauf peut-être si tu regardes dans son ventre... Bopaul rigole.
Le Pende disparaît.
Deux jours plus tard, j'ai compris pourquoi : un Kuba a ri à ses dépens...
Bopaul ne cesse de me dire: je veux apprendre, j'aime travailler...
Ce que nous faisons c'est apprendre en travaillant, c'est un moment de grâce.
De fait, ce qui se passe me passionne alors qu'il y a quelques mois encore je me demandais si quelque chose ou quelqu'un parviendrait encore à me stimuler.
Bopaul me demande si je crois en la Providence. Je lui explique que le destin s'écrit toujours a posteriori, que c'est une certaine lecture des évènements...
Au fil des jours, Bopaul me révèle qu'il est le neveu du roi du Kasaï et il essaie de me convaincre que ma route ne s'arrête pas à Kinshasa, que c'est une étape en direction de Kananga.
Pardon Bopaul ?
Il me dit: "Tu vas aller rouvrir l'école de Kananga. J'en ai parlé à mon oncle, il veut te voir lors de ton prochain voyage."
Je ne poursuis pas la conversation, un garçon d'une dizaine d'années se présente... Je me trompe, c'est un nain, c'est un pygmée, il vient s'informer, j'échange paraît-il des dessins contre du papier, ça l'intéresse...
Il disparaît avec un beau petit lot qu'il a longuement choisi avec beaucoup de doigté. L'échange s'annonce prometteur. Il m'annonce qu'il viendra m'apporter une série de dessins le lendemain.
Bopaul le connaît, c'est un bon artiste, il connaît très bien l'art des pygmées.
Arrive le jour du départ : Bopaul est là, mais pas le pygmée... Il ne viendra pas. Il est à l'hôpital... Grave ? Il hausse les épaules. Il a un grave problème aux yeux, mais il est incapable d'en dire plus. Au moment de prendre congé, il me tend un dessin pour me souhaiter bonne route, et il me dit que nous allons beaucoup travailler ensemble.
Et je lui ai dit oui, je regarde le dessin. Il ajoute que c'est un dessin pour me protéger, un dessin talismanique en quelque sorte. Un portrait à la manière des Kuba.
Depuis je me sens comme possédé.